Cela faisait déjà deux jours qu’ils ne trouvaient plus rien à se dire. Des journées passées dans un silence incommode au début, puis résigné ; à présent ils patientaient comme ils pouvaient, gentiment, le temps qui restait. Esther reprenait l’avion le lendemain.

Thomas l’avait amené dans ce bar pour qu’elle profite encore un peu de la ville, son dernier soir. Pour qu’elle ne se sente pas lésée, qu’elle ne regrette pas d’être venue quand même, qu’il accomplisse son rôle de guide au moins, faute de mieux, qu’elle n’ait rien d’avouable à lui reprocher.

Par espoir, dépit, voire par cynisme, Thomas avait tenté de lancer une discussion sur la crise du gaz russe, mais une fois de plus Esther n’avait rien à dire là-dessus, ce qui conforta l’amertume qu’il avait envers elle ; l’image d’une fille désespérément démunie de tout esprit critique ou d’intérêt quelconque pour ce qui se passait dans le monde autour d’elle.

Pour passer le temps, ils jouaient aux catégories. Ils énuméraient des marques de cigarettes, des instruments de musique, des plats principaux ; jusqu’à ce qu’ils n’en trouvent plus ou se répètent, mais souvent vers la fin ils s’accusaient d’inventer. Et à chaque fois chacun s’en défendait, assurant à l’autre que dans leur pays ceux-ci existaient bien. Ils s’accordaient en fin de compte le match nul, et puis ils cherchaient d’autres catégories.

Les aéroports, les acteurs américains, les animaux à quatre pattes. C’était comme ça depuis le premier soir, depuis qu’après son arrivée ils aient assez rapidement couvert toutes les petites nouvelles le temps d’un repas, ressassé leurs souvenirs en communs, et que l’ennui se soit installé avant même qu’ils n’entament le dessert.

Ils avaient fait l’amour tous les soirs et le lendemain n’en parlaient pas. Parfois Esther avait pris sa main dans la rue, en se promenant, mais c’est tout. Cela faisait trois jours que c’était comme ça, et Thomas ne doutait pas qu’il en serait de même ce soir. Qu’ils se prépareraient chacun de son côté pour aller au lit, qu’ils se feraient deux-trois grimaces dans le miroir de la salle de bains en se brossant les dents, et puis qu’ils iraient se coucher sans rien dire. Et tout naturellement, sans faire de manières, ils se glisseraient dans les bras l’un de l’autre sous les couvertures, toute leur passion rejaillirait instantanément, ils donneraient éperdument leur corps à l’autre jusqu’à ce qu’ils s’endorment tard dans la nuit.

Thomas commanda encore un verre, Esther alluma une cigarette. Le bar lui plaisait. Il n’avait pas de fenêtres, il avait de vieilles pierres. Elle lui dit qu’il lui rappelait les anciennes tavernes de chez elle, qu’elles revenaient à la mode. Cette remarque embêta beaucoup Thomas, qui n’y avait pas pensé avant de l’amener là ce soir, pourtant c’était l’évidence même. Il le savait bien, il en avait assez vu là-bas, quoi que toujours sans elle. C’est d’ailleurs avec une surprise un peu gênante qu’il fit le rapprochement entre son affection pour ce bar ci et les autres là-bas, comme quelqu’un prenant soudainement conscience d’être un cliché aux yeux des autres, et ce depuis un moment.

"Ok : les tavernes à Belgrade.

- Thomas... non. Tu vas perdre.

- Allez allez."

Il en était reconnaissant, car au moins ça les occupait, mais ça l’ennuyait quand même de devoir jouer aux catégories à longueur de journée. Surtout leur dernier soir. On lui apporta sa bière, et Thomas remercia la serveuse qu’il trouvait particulièrement antipathique si bien sûr très jolie. Il poussa son verre vide de côté, et se mit à tracer des lignes dans la petite flaque d’eau qui s’était formée en-dessous.

"Je t’avais dit.

- Oui, je sais, fit-il sans lever les yeux. Je croyais me souvenir de plus.

- C’est normal.

- ... ou bien... je sais pas... les sports nautiques?

- Non, je n’ai plus envie maintenant.

- D’accord."

Thomas observait distraitement un groupe de personnes attablées un peu plus loin. Ils riaient beaucoup. Esther s’était mise à fouiller dans son sac à mains.

"Tu cherches ta ‘toute petite patate’?

- Oui. Ah elle est là, dit-elle toute fière. Quand même : est-ce que t’as déjà vu une si petite patate!?"

Elle l’avait trouvé au marché ce midi-là. Elle avait demandé combien elle coûtait, et le marchand avait ri et Thomas ne savait pas comment réagir alors était resté un peu crispé à côté d’elle, forçant un sourire consensuel. La petite pomme de terre était à peine plus grande qu’une cacahuète, et Esther l’avait sortie à plusieurs reprises ce jour-là, simplement pour la faire rouler dans le creux de sa main, et la regarder. Au début Thomas n’en revenait pas. Qu’Esther s’éprenne de cette petite chose de la sorte, qu’elle exhibe un tel engouement pour ça plutôt que tout le reste, tout ce qu’il avait prévu, tout ce qu’il voulait lui faire découvrir et les  moments qu’il voulait partager avec elle pendant son séjour trop bref. Ces endroits et ces instants minutieusement préparés pour qu’ils lui semblent impromptus, qu’elle l’aime encore plus fort et qu’elle se souvienne de lui. Et Thomas n’en pouvait plus d’émotion en la regardant faire devant lui dans le bar, examinant avec un tel plaisir les courbes de la toute petite patate asymétrique. C’était triste et il n’y pouvait rien, il savait qu’il porterait toujours dans son coeur ce sentiment d’un grand gâchis, que jamais il ne pourrait aimer autant une autre.


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